Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) traverse une crise sans précédent. Les États membres s’affrontent sur le calendrier de ses prochains rapports scientifiques. Le budget pour 2027 est bloqué et les tensions diplomatiques s’aggravent.
- Une crise sans précédent : le GIEC n’a trouvé aucun accord sur le calendrier de ses prochains rapports ni sur son budget pour 2027.
- Des États profondément divisés : l’Arabie saoudite, l’Inde et plusieurs autres pays s’opposent à la publication complète des rapports dès 2028.
- Des intérêts économiques considérables : les politiques climatiques opposent les ambitions environnementales aux intérêts industriels et énergétiques des États.
- Une indépendance qui interroge : les gouvernements financent et organisent les travaux du GIEC. Ils approuvent également les résumés scientifiques destinés aux décideurs.
- Notre analyse : le GIEC a toujours été une organisation politique. La crise actuelle rend ses contradictions et ses divisions internes impossibles à ignorer.
Derrière ces désaccords, une question se pose : le GIEC est-il encore un lieu d’expertise scientifique ou est-il devenu un instrument au service des intérêts politiques des États ? Retour sur une crise qui révèle les contradictions d’une organisation présentée comme une référence mondiale en matière de climat.
Sommaire
Une crise majeure qui paralyse le GIEC
Le 16 octobre 2026, à Addis-Abeba, le président du GIEC, Jim Skea, suspend la 65e session plénière. Après cinq jours de négociations, les délégations nationales n’ont trouvé aucun accord sur le calendrier du septième rapport d’évaluation (AR7).
Le désaccord porte sur une échéance essentielle : la publication des rapports avant le bilan mondial de l’Accord de Paris, prévu en 2028.
Certains pays exigent une publication rapide. D’autres réclament davantage de temps. Mais le conflit va au-delà d’un simple désaccord de calendrier.
En effet, les États n’ont pas non plus réussi à adopter le budget pour 2027. Conséquence immédiate : la tenue des prochaines réunions scientifiques est compromise.
Selon le compte rendu de l’Earth Negotiations Bulletin, les discussions ont achoppé sur le financement des travaux et les dates de publication.
Des États profondément divisés sur les politiques climatiques
Deux grandes tendances s’affrontent :
- La France, plusieurs pays européens et des États particulièrement vulnérables au changement climatique souhaitent disposer des trois rapports dès 2028.
- À l’inverse, l’Arabie saoudite et l’Inde défendent un calendrier plus long. La Chine insiste également sur la nécessité de mieux représenter les préoccupations des pays émergents.

Pour les pays producteurs de pétrole, les politiques de réduction des émissions menacent une partie de leurs revenus. Quant aux économies émergentes, notamment africaines, ces politiques constituent un frein à leur développement industriel.
Les pays occidentaux défendent, quant à eux, des objectifs climatiques ambitieux, tout en cherchant à préserver leur compétitivité.
Derrière le discours scientifique se cachent des intérêts économiques et géopolitiques inconciliables.
La science du climat face aux intérêts économiques
Le GIEC organise ses travaux autour de trois groupes :
- Le premier étudie les mécanismes physiques du climat.
- Le deuxième analyse les conséquences du réchauffement et les possibilités d’adaptation.
- Le troisième examine les moyens de réduire les émissions de gaz à effet de serre.
Et c’est ce dernier groupe qui cristallise les tensions. Ses travaux abordent des questions sensibles : énergie, transports, industrie, investissements, captage du carbone et transformation des économies.
Or, ces choix ne relèvent pas uniquement de la science. Ils engagent aussi des orientations économiques et politiques.
La science peut mesurer des émissions, analyser des risques et comparer des scénarios. Elle ne peut pas décider seule des sacrifices économiques ou sociaux qu’une population doit accepter. Ces arbitrages dépassent largement le débat climatique, comme l’illustre également notre analyse sur le coût d’une éventuelle nationalisation de TotalEnergies.
Des interrogations sur l’indépendance du GIEC
Par ailleurs, une enquête internationale publiée en septembre 2026 a également soulevé la question des conflits d’intérêts.
Soutenue par Journalismfund Europe, l’enquête a identifié plus de vingt situations préoccupantes parmi les auteurs examinés dans le prochain rapport. Plusieurs chercheurs entretiennent des liens professionnels avec des entreprises et des organismes du secteur pétrolier saoudien. Ces révélations interrogent les procédures de contrôle et l’indépendance des experts concernés.
En France, le cas emblématique de Jean-Marc Jancovici illustre à merveille les liens entre l’expertise climatique et les activités commerciales. Personnalité influente du débat sur le climat, il est également cofondateur de Carbone 4, un cabinet qui vend aux entreprises des prestations de conseil en matière de décarbonation.
Autre particularité souvent méconnue : les gouvernements interviennent directement dans le fonctionnement du GIEC. Ils définissent les programmes, votent les budgets et approuvent, ligne par ligne, les résumés des rapports destinés aux décideurs.
Les conclusions doivent respecter les résultats scientifiques, mais leur formulation finale fait également l’objet de négociations entre les États, conformément aux procédures officielles du GIEC.
Peut-on alors considérer cette organisation comme totalement indépendante des pouvoirs politiques ? La réponse est non. Sa structure intergouvernementale l’exclut par définition, même si cela ne remet pas nécessairement en cause l’indépendance des travaux de ses scientifiques.
Notre analyse : le GIEC a toujours été une organisation politique
Il faut rappeler une réalité essentielle : le GIEC n’a jamais été une simple assemblée de scientifiques indépendants.
Créé en 1988 sous l’égide de deux organisations des Nations unies, il possède dès l’origine une structure intergouvernementale. Les chercheurs évaluent les connaissances disponibles. Les États organisent les travaux et utilisent leurs conclusions pour négocier les politiques climatiques.
Cette coopération constitue la raison d’être du GIEC, mais aussi sa principale fragilité. Lorsque les intérêts des gouvernements convergent, l’organisation fonctionne. Lorsqu’ils divergent, les tensions politiques prennent le dessus, comme en témoigne la crise actuelle.
Pourtant, ces affrontements ne remettent pas automatiquement en cause les connaissances scientifiques sur le réchauffement climatique. Ils montrent toutefois les limites d’une organisation où politique et science doivent cohabiter.
Le problème n’est pas que les États défendent leurs intérêts. C’est précisément leur rôle. Il apparaît lorsque leurs affrontements compromettent le travail des scientifiques ou lorsque l’expertise sert à soustraire des choix économiques et sociaux au débat démocratique.
Le GIEC a toujours été un lieu politique. La nouveauté, c’est que ses divisions internes deviennent désormais impossibles à masquer.
La science devrait éclairer les décisions publiques. Elle ne doit pas devenir un instrument au service des gouvernements ni servir d’argument d’autorité pour imposer des politiques sans discussion.
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